Thursday, March 23, 2017

Shanghai des 30 décrite sous la plume de Mao Dun

QUI EST MAO DUN ?



Né en 1896 dans le bourg de Wuzhen, dans la ville-district de Tongxiang(桐乡县乌镇 ) à l'extrême nord du Zhejiang, Shen Dehong (沈德鸿), mais son nom de « courtoisie » (字)étant Yanbing (雁冰), c'est celui sous lequel il était connu jusqu'à ce qu'il prenne le nom de plume de Mao Dun (茅盾)Issu d’un milieu de lettrés modernistes, IL reçoit à Hangzhou une éducation traditionnelle avant d’entreprendre des études d’ingénieur. En 1918 des difficultés financières le contraignent à quitter l’Université de Nankin pour entrer aux Presses commerciales de Shanghai comme lecteur.
À ce moment-là, les Presses diffusaient les auteurs occidentaux aussi bien que les écrivains chinois les plus marquants de la révolution littéraire. Shen est par ce biais amené à participer au mouvement du 4 mai 1919. Il fonde l’année suivante une Société de recherches littéraires (Wenxue yanjiu hui) qui se donne pour objectif de promouvoir la nouvelle littérature chinoise. Dans le Xiaoshuo yuebao (Mensuel du roman), revue de la Société que dirige Shen, l’accent est mis sur la recherche du réalisme : « l’Art pour la vie ». Inspirés des écrivains réalistes tels que Dickens, Tchékhov, Zola, l’écrivain s’oriente vers l’action révolutionnaire. Il quitte la direction de la revue pour enseigner à l’Université de Shanghai, où il entre en contact avec les cadres du PCC. En 1925, il est affecté au Département de la propagande pendant l’Expédition du Nord (北伐). La rupture du Front uni en avril 1927 le contraint à prendre refuge dans les bas-fonds de Shanghai. Shen Yanbing devient Mao Dun.
Mao Dun commence à écrire de nombreux chef-d'oeuvre traitant à la fois de ses propres expériences tels que la trilogie « Shi » ainsi que des journaux, essais, montrant l'évolution politique et sociale de Shanghai. Son chef-d’œuvre « Minuit »(子夜),paru en 1933, vient illustrer les oppositions idéologiques,

LE LIEN ENTRE LA VILLE ET LA LITTÉRATURE : « The Texture of Metropolis »

Pour comprendre davantage Mao Dun, il m'a semblé nécessaire de suivre l'analyse de cet essai :
-Cet essai traite de l'évolution de la littérature chinoise dans les années 30. Certains chercheurs ont jugée la littérature contemporaine chinoise comme une littérature réaliste du même type que celle des Occidentaux de la seconde moitié du XIXème siècle. Ce genre s'appuie notamment sur la description de la ville, ce qui est sa principale caractéristiques : La ville dans la littérature .
-On distingue deux types de littérature sur la ville:la « Beijing School of Fiction » 京派小说 (Lao She 老舍), et les « New Perfectionnists » 新感觉派 (Mao Dun 茅盾), soit une séparation urbaine nette entre le « Style de Pékin »京派 et le « Style de Shanghai »海派. Leur point commun est de décrire la ville de façon plus symbolique, analysant les évolutions architecturaux, évoquant les aspects sociaux et culturelles de chacune des deux villes, et ce écrit d'une façon si nette que l'on a impression de vivre réellement leurs récits. C'est tout un art.
-Dans les années 30 apparaît les écrivains modernistes. La plupart d'entre eux évoque la ville de Shanghai comme une métropole en perpétuelle évolution.
-Les modes de narration de la ville selon l'Allemand Klaus Scherpe : (1) Romantisme caractérisés par les oppositions entre « l'utopie rural » et « le cauchemar urbain », (2) Roman naturaliste où les oppositions Villes/campagnes sont plus idéologiques (conflit de classes), (3) L'écriture moderne s'appuyant sur l'aspect descriptif voire « flâneur parisien » de la ville, le tout construit autour d'une esthétique de la métropole, grande, illuminée et fantasque, (4) Mode de narration fonctionnel et structurel : la ville prend une place beaucoup plus importante et prend le rôle de la structure du texte, la ville devient le texte. Cependant, la thèse de Scherpe est sujet de controverses : en effet peut-on vraiment analyser la littérature chinoise sous le prisme des mouvements littéraires occidentaux ?
-En fait, la Chine des années 30 a connu à la fois les mouvements littéraires romantiques, réalistes , ainsi que des modes de narration plus ou moins divers.
-« Minuit » (1933) de Mao Dun est considéré comme l'un des tout premiers romans réalistes de Shanghai. En effet, il décrit la ville de façon si documentée, si précise, si vivante qu'on a l'impression de vivre toutes ces histoires à l'instant : une vision cinématographique du roman.


« MINUIT » : UNE OEUVRE ENTIÈRE, PORTRAIT D'UNE SHANGHAI GRANDILOQUENTE


Au moment où Mao Dun écrit « Minuit », Shanghai connait un tournant à la fois économique et politique : l'expédition du nord, la division entre les intellectuels de gauche (Parti communiste chinois) et les bourgeois nationalistes (Kuomintang) ainsi que le Krach boursier mondial font que le Peuple chinois doit affronter de nombreux contentieux. La ville aussi change : plus moderne, plus dangereuse, plus folle dans sa dynamique de ville-centre internationale et financière.

A) Étude linguistique de l'oeuvre
J'ai eu de la chance de trouver une assez bonne édition du livre : cela m'a non seulement permis d'obtenir une excellente traduction française sous la plume de Jacques Meunier (dirigé par Michelle Loi) . En même temps, j'avais trouvé la version originale du roman. Il serait intéressant de comparer le roman chinois et sa traduction française afin de mieux comprendre comment est peinte Shanghai. 

Extraits:

(一)
01 (chapitre 1 de la page 3)
"Le soleil venait de disparaître à l'horizon. Des bouffées d'un vent doux balayaient agréablement les visages. Les eaux troubles de la Suzhou, d'un trompeur vert moiré d'or, s'écoulaient vers l'ouest, légères et silencieuses. La marée du soir sur le Huangpu avait imperceptiblement  monté et, à présent, les bateaux accotés aux deux rives flottaient haut, leurs ponts dépassant les quais d'un demi-pied. Le vent apportait la musique du parc Waitan, mais le son du tambourin, pareil au crépitement de haricots que l'on grille, était le seul vraiment distinct, vraiment entraînant. La brume du crépuscule masquait d'un léger voile la haute structure d'acier du pont Waibaidu parfois, au passage des trolleys, des gerbes d'étincelles vert jade explosaient des fils électriques suspendus aux poutrelles. De là on découvrait vers l'est les entrepôts des commerçants étrangers de Pudong, énormes et étranges bêtes sauvages tapies dans l'obscurité de la nuit et scintillant de myriades de lumières comme autant de petits yeux. Vers l'ouest, très haut sur le toit d'un immeuble, mais néanmoins gigantesque, on apercevait - spectacle proprement stupéfiant - une publicité au néon qui lançait en flammes phosphorescentes, rouges ou vertes : LIGHT , HEAT POWER!
En cette soirée de mai paradisiaque, trois Citroëns modèle 1930 traversèrent comme l'éclair le pont Waibaidu, tournèrent vers l'Ouest et s'engagèrent directement dans la section nord de l'avenue Suzhou."

Ici, description très précise du lieu.
Le narrateur est très présent et observateur.
On sent bien la présence de la ville cosmopolite (le Bund, la Nuit avec les néons, la modernité, ville bruyante, très odorant => introduction vivante de la ville de Shanghai


(二)
Des railleries de l'auteur sur le balancement entre l'Ancien Ordre établi et la Modernité.
L'exemple du Seigneur Wu qui  se blottit contre son livre sacré le "Livre des voeux et rétributions suprêmes!"

太上感应篇 , le "Livre des voeux et rétributions suprêmes"
Ouvrage d'inspiration taoïste de l'époque des Song; sorte de code moral. Dans l'édition chinoise ancienne, les ouvrages étaient divisés en "tomes", sous forme de fascicules souples brochés, lesquels étaient ensuite réunis en un ou plusieurs étuis. L'ouvrage, dont il est question ici, comptait en 35 tomes.

P. 9-10 du CHAPITRE 1

"Dans ce véhicule dernier cri de la modernité lancé à belle allure par les avenues de Shanghai, la métropole orientale de trois millions d'habitants, un homme serrait donc pieusement entre ses mains le "Livre des voeux et rétributions suprêmes, en se récitant avec recueillement des sentences du Souverain Wen Chang (nom donné sous les Yuan à Zhang YaZi qui aurait vécu sous les Jin (256-420), immortalisé ensuite en divinité taoïste; nom également associé à celui d'un astre) :
"万恶淫为首,白善孝为先“

卖淫 se livrer à un commerce charnel, se prostituer

 "Des dix milles vices, la luxure est le plus grand; des cent vertus, la piété filiale est la première".

Attitude d'autant plus paradoxale que , contrairement aux 善棍"tartuffes"de Shanghai


vaurien canaille
恶棍 gredincanaille
赌棍 joueur invétéréjoueur de profession
讼棍 avocat sournois


VOCABULAIRE DE LA DÉBAUCHE, DU MAL COMME "LUXURE", "VAURIEN", THE SHANGHAI VICE.

Contrairement aux "tartuffes" de Shanghai pour qui la bonté n'était que prétexte à escroquerie, Vieux Seigneur Wu vénérait réellement cet ouvrage. trente ans auparavant pourtant, il avait été un adepte convaincu du p
维新党
"parti des modernistes"
Son grand-père paternel, ainsi que son père, avaient tous deux été vice-ministres en leur temps, bénéficiant de faveurs impériales non négligeables, alors que lui ne rêvait que “革命” “révolution”. Dans  
父与子的冲突
l'"affrontement entre père et fils", alors général , le jeune seigneur Wu occupait une position très en vue. Sans cette chute de cheval qui, vingt-cinq ans plus tôt, lui avait brisé une jambe, entraînant progressivement l'immobilisation de tout un côté du corps, sans ce malheur plus grand encore qui l'avait frappé lorsqu'il avait perdu son épouse, peut-être n'aurait-il pas été à présent ainsi accroché à ce livre à longueur de journées. Mais l'ardue de ses belles années semblait s'être perdue avec sa jambe. Depuis vingt-cinq ans, il ne quittait plus son cabinet de travail; depuis vingt-cinq ans, il ne lisait rien hormis ce Livre des voeux et rétributions suprêmes; depuis vingt-cinq ans, il ne connaissait d'autre vie que celle de son cabinet de travail! 

(…)

Qu'il ait pris place dans une voiture modèle 1930 ne signifiait nullement qu'il avait transigé. Il avait déclaré un jour qu'il préférait mourir que de voir de ses propres yeux son fils 
离经叛道
"abandonner les livres sacrés et renier l'orthodoxie"!

LEXICAL DE LA MODERNISATION ET DE LA RÉVOLUTION
LE SACRÉ ET LE PROFANE

(…)

P. 11

Il y a vingt-cinq ans, cette maudite paralysie l'avait empêché de poursuivre dans la voie des réformistes et l'avaient obligé à se soumettre au "père", le vieux vice-ministre; de la mêmes façon elle l'empêchait aujourd'hui de poursuivre dans la
 积善 "voie de la bonté"
et le contraignait à transiger avec son fils, un industriel moderne ! D'un bout de sa vie à l'autre, il n'aurait connu que la tragédie!"

"Malgré tout, il avait en main son talisman protecteur, le "Livre des voeux et rétributions suprêmes"; et puis, avec Demoiselle Quatrième, Huifang, et Seigneur septième, Axuan, 
金童玉女 "sa précieuse fille de jade et son cher garçon d'or"
auprès de lui , 
似乎虽入"魔窟“(repère des démons),亦未必竟堕“德行”
il pouvait pénétrer "l'antre des démons", sans mettre pour autant en danger sa conduite vertueuse."

(三)
LES RAPPELS DE L'EXPÉDITION DU NORD ET DE LA GUERRE CIVILE
LA COURSE FOLLE VERS L'ARGENT
Discussion entre entrepreneurs, militaires et directeurs généraux
CHAPITRE 2

P.40

"Colonel Lei s'adresse à Sun Jiren:
-un bateau de votre compagnie a transporté un millier de blessés? Ce n'est pas rien. Mais quand on se bat sérieusement, les pertes sont inévitables. Celles de l'ennemi sont cependant bien plus considérables! tu te souviens, Huang Fen, de nitre bataille sur la ligne Jing-Han en mai 1927? Nos IVème et XIème armées avaient perdu plus de vingt-mille hommes. Hankou et Wuchaang étaient remplies de blessés. Mais nous l'avons quand même emporté, finalement.

De fierté, le colonel avait rougi. il parcouru l'auditoire du regard pour juger de l'effet de ses propos, espérant bien avoir ainsi donné un cours différent à la conversation. Mais Huang Fen, lui apporta un cinglant démenti

-tu veux parler de cette bataille sur la ligne Jing-Han, en mai 1927? Mais à l'heure actuelle, c'est très différent! Si à l'époque il y a eu tant de morts et de blessés, c'est qu'on se jetait de toutes ses forces dans la bataille! Maintenant, ce serait plutôt l'inverse?"

Ligne de chemin de fer, Beijing-Hankou, lieu d'une bataille entre l'armée de Ye Ting, un général proche du parti communiste, encore allié au gouvernement de Wuhan et celle de Xia Douyin, un seigneur de la guerre qui menaçait de prendre Wuhan, au profit de Tchang Kaï-chek. Cette bataille est considérée comme un haut fait de la seconde "Beifa" (expédition vers le nord), laquelle succédait à la première "Beif " dont l'objectif était l'élimination , par les forces alliées du Guomindang et du Parti communiste, des Seigneurs de la Guerre, et l'unification de tout le pays; cette bataille avait donc un but bien différent de celui des conflits de 1930, règlements de compte entre factions adverses du Guomindang. Cette période est d'ailleurs communément appelée "Période des nouveaux Seigneurs de la guerre", d'où la remarque acerbe de Huang Fen devant la fierté déplacée du Colonel Lei.

P.44-45

Cette information secoua l'assemblée davantage encore que le reste! Li Zhuangfei, l'homme à la moustache en brosse, blêmit. Quant aux interlocuteurs de Zhou Zhongwei et du Colonel Lei, ils s'empressèrent de venir aux nouvelles. Cette année-là, tous ceux sans exception, qui avaient quelques fonds, s'étaient lancés dans les emprunts publics. Mais la chute en série de tous ces emprunts affectait différemment les uns et les autres : tout heureux, les spéculateurs à la "baisse", riaient sans retenue et les haussiers ravalaient leur amertume!



B) Étude du cadre spatio-temporel de l'oeuvre






C)Portraits de quelques personnages et leurs symbolismes

CHAPITRE 1
老关 Vieux Guan 

三老爷
蓀甫 Sunfu
吴老太爷 Seigneur Wu
 Seigneur Troisième (dans les familles des hautes couches de la société traditionnelle, ce terme générique de "Seigneur" était donné à tous les membres mâles. Par ailleurs, dans toute famille, les enfants étaient désignés selon leur rang de naissance, Wu Sunfu est donc le troisième de la génération; par la suite, il sera question d'une soeur aînée "Deuxième", d'une soeur cadette "Quatrièle" et d'un jeune frère "Septième".

福生 Fusheng

杜竹chai  Du Zhuchai, "Seigneur Oncle"

杜姑太太 Madame tante, épouse de Su Zhuchai, soeur deuxième, 二姨

四妹 Soeur Quatrième, 

四小姐慧芳 Demoiselle quatrième, Huifang

七少爷阿萱Seigneur septième, Axuan

CHAPITRE 2
孙吉Monsieur Sin Jiren, président directeur général de la Compagnie des transports navals du Pacifique.

雷参谋 Colonel Lei

Wang Hefu, directeur général des Houillères Daxing

吴少奶奶 Jeune Dame Wu dans sa tenue de deuil suscite les plus grands fantasmes
P.35
"Le colonel Lei avait un sourire déférent, mais son regard appréciait la toilette de deuil de Jeune Dame Wu, la qipao de mousseline noire aux manches trois-quarts très ajustée qui lui couvrait les chevilles, et mettait subtilement en valeur sa taille élancée. Sur son visage sans fard, le double arc des sourcils, ni trop ni trop peu marqués, paraissait très naturel. Si le pourtour des yeux était un peu rouge, le regard brillant gardait sa vivacité habituelle. Chacun de ses mouvements rayonnait d'une intelligence et d'une délicatesse infinies. Malgré lui, le colonel Lei en eut un coup au coeur.

Zhu Yinqiu, patron d'une filature de soie

Chen Junyi, patron de la Fabrique des soieries Wuyun

Sun Wufu, le fils de Mort Seigneur Wu

CHAPITRE 4 
Zeng Canghai, oncle maternel de Wu Sunfu, fumeur d'opium

les affairistes "nouveaux nobles"

Le Triple Démisme : les trois principes du peuples, doctrine de Sun Yatsen et programme officiel du Guomindang bien que sa politique lui tourne le dos depuis le coups d'état de 1927

Décrets impériaux, livre des sentences tenues par l'Empereur

Flis Zeng, Zeng Jiaju

Fei la Barbichette

CHAPITRE 5

Plan de construction du pays : allusion à la La construction matérielle, le second des trois écrits de Sun Yatsen, regroupés sous un seul titre.

-la domestique Gao Sheng

-Tang Yunshan

-Tu Weiyue

En ce moment, menace que les ouvrières de la fabrique de soie se révoltent, trouver des solutions

-Lin Peishan

Yao Jinfeng, une grande maigre au visage rond grêlé; la grève perlée c'est elle qui l'a lancée

filature de soie à Wuxi

CONCLUSION : CE QUE NOUS POUVONS EN RETIRER DE L'OEUVRE

L'oeuvre de Mao Dun se caractérise par la minutie de ses observations, de la finesse de son analyse des spéculations boursière, des oppositions entre les Nationalistes bourgeois et les ouvriers communistes, de la complexité des intrigues, de l'humour cruel des confrontations entre les espoirs et les résultats. Il s'agit d'un véritable kaléidoscope autour de la métropole de Shanghai, cela fait de celle-ci une ville fascinante.

La préface de Michelle Loi en dit long sur les caractéristiques de l'oeuvre « Minuit » :
Les évènements viennent d'avoir lieu. C'est encore vivant, encore brûlant. Le personnage principal : la bourse de Shanghai, rien à voir, tout compte fait, avec "L'argent" de Zola, ni pour le modèle historique, ni pour la mise en oeuvre littéraire. "Minuit est une grande fresque qui se déroule en de multiples scènes éclatantes et variées tels des éclats de mosaïque minutieusement ajustés. "Minuit", c'est la grande crise économique de la pénétration du capitalisme américaine et de l'industrie japonaise dans la Chine des années 30. Clameurs de la bourse, spéculation, conciliabules et complots dans les allées des grands parcs, la vie devenue impossible, les rebelles dans les campagnes, la mort foudroyante à la ville, les luttes des bourgeois (nationaux) contre les bourgeois (compradores); des grèves perlées à la répression et la "coordination" de "la grande grève" ; les policiers protégeant la liberté du travail et les groupes mafieux surveillant les quartiers ouvriers; la haine du petit peuple exaspéré par la misère, les erreurs des dirigeants, les sacrifices inutiles de la jeunesse; les loyaux services des syndicats jaunes; le sort de la guerre monnayé par les généraux, la disparition de toutes les illusions, le choc des générations, les souffrances des femmes, la mort de l'amour, le vertige et la puissance du sexe, et finalement outres les tragédies des êtres humains ramenées en une seule : l'argent, l'argent, encore l'argent.

Et cependant, comme toujours chez Maodun, l'humour qui brusquement affleure, retourne la tragédie en comédie, laisse la conclusion en suspens sur un éclat de rire, indécise comme une clarté sur un désastre sans précédent, mais une clarté tout de même, jamais vue à minuit. "
Michelle Loi, 31 décembre 1992

Mao Dun fait partie de ces écrivains qui veulent « construire une nouvelle littérature » . Les années 30 représentent l'Âge d'or des écrivains naturalistes chinois.



Mao Dun Minuit,子夜,(1933)



     Mao Dun (Shen Dehong) occupe une place importante dans la littérature chinoise des années 1930. Entre 1921 et 1932 Mao Dun était un des éditeurs de la revue littéraire Xiaoshuo yuebao qui devait faire émerger une nouvelle littérature chinoise grâce à une révolution des pratiques. Avide lecteur et traducteur d’œuvres occidentales telles que celles de Zola, les critiques l’ont placé dans la filiation des grands romanciers européens, réalistes et naturalistes, du XIXème siècle. Il a créé dans ses romans des cadres urbains pour ses personnages, comme c’est le cas pour Minuit qui se déroule dans le Shanghai des années 1930. Minuit est un roman qui accorde une large place aux questionnements de nature politique, il fait s’interroger le lecteur sur la place de l’argent, le capitalisme et l’impérialisme qui règnent dans la ville ainsi que le pouvoir de séduction néfaste de celle-ci, peinte comme un lieu de décadence et de corruption morale. Un extrait du début du roman l’illustre tour à fait. 

     Le roman s’ouvre sur l’entrée d’un personnage, le vieux Wou, homme appartenant à un autre monde, plus rural et conservateur, loin du Shanghai moderne. Le lecteur entre dans le roman par le biais de cet intermédiaire qui, lui aussi, découvre un monde nouveau. Cependant, cette compagnie sera de courte durée, l’entrée du vieux Wou étant pour lui le début de sa fin, il meurt à peine arrivé et laisse le lecteur égaré. Ce parcours introductif est l’occasion d’appréhender le Shanghai mis en scène par Mao Dun, son urbanité bien présente et tournant autour d’éléments récurants et similaires. Durant le trajet en voiture, le vieux Wu fait une expérience avant tout sensorielle. Il est submergé par des lumières, des odeurs, des sons, des mouvements...
La ville est pour lui une stimulation permanente comme l’indique le narrateur : « Devant ses yeux dansaient du rouge, du jaune, du vert, du noir, du brillant, des carrées, des cylindres, tout s’entremêlait, tout sautait, tout tournait. Dans ses oreilles c’étaient des bruits extraordinaires d’une telle violence que son cœur sautait au point de lui sortir de la gorge. » (p 9). La vitesse, liée aux automobiles est souvent mentionnée, ainsi la voiture est « une machine moderne perfectionnée qui roule à toute vitesse » (p 6) puis carrément une « machine diabolique » (p8) qui ne fait que gagner encore de la vitesse durant le voyage jusqu’à la maison : « L’auto se lançait en avant comme une furie » (p 8), « l’auto filait toujours comme un bolide » (p 11). C’est donc la voiture qui est le premier mode de transport qui nous fait découvrir la ville. La vision obtenue y gagne encore en intensité. A travers la vitre, le paysage urbain subit des déformations métaphoriques révélatrices de l’esprit d’un vieil homme méfiant : les fenêtres des gratte-ciels sont les yeux des « démons », tout comme les phares des voitures et les réverbères se changent en des « gourdins » agressifs. Les rues ne sont presque plus fréquentées par des hommes, les gens courent tout d’abord « éperdus, comme s’ils avaient le diable à leurs trousses » (p 9) puis se déshumanisent pour que Shanghai devienne un véritable « gouffre de diables » (p 13). 

     Mais quel est ce Shanghai ? De quels lieux est-il question ? Wou Souen-fou, le fils, industriel Shanghaien, ainsi que sa sœur et son mari sont dans deux voitures de la marque Citroën. Ils ramènent le vieux Wou à Shanghai pour éviter les violences dans leur région d’origine. L’itinéraire qu’ils empruntent commence sur le quai de la rivière “Soutcheou” (p 1), ils traversent ensuite le pont Waipaitou et tournent vers le sud. Ils arrivent au croisement de l’avenue de Nankin et de l’avenue de Honan (p 9), puis ils tournent enfin à gauche, pour rentrer dans une « avenue silencieuse bordée d’arbres » (p 12) et s’arrêtent devant une « maison de trois étages, large de cinq pièces ». C’est là que se déroule l’essentiel de l’action, des discussions entre les personnages. La localisation est assez précise, ce n’est pas toujours le cas. Le roman se déroule pour l’essentiel dans le Shanghai « moderne », celui de la concession internationale, de la Chambre de commerce, de la bourse très souvent évoquée et illustrant la frénésie et la fièvre de toute la ville, c’est le Shanghai des banquiers (Yuanta), des agences de crédits (Yitchang)… Les autres références, celles du monde industriel des usines (soie, allumettes…) sont plus floues et donc plus idéologiques que géographiques. Dans ce milieu très aisé des riches entrepreneurs chinois, qui nous est donné à voir, l’argent coule à flot, il alimente une réelle fièvre spéculative, fièvre qui s’accompagne et se mélange au désir et à la séduction dont les champs lexicaux traversent tout le roman et irriguent le rapport des personnages à leur environnement. De cette passion Wou Souen-fou fini ruiné.

(La pagination et la transcription des noms propres sont celles des éditions en langues étrangères, Pékin, 1962.)

Mao Dun, « Minuit »

Shen Dehong (1896-1981) est l’une des figures de proue de la littérature chinoise contemporaine et l’auteur de Minuit, œuvre pour laquelle il choisit Mao Dun comme « pen name ». Mao Dun signifie contradiction, ce qui reflète, aux yeux de l’auteur, l’esprit de l’époque. Il fut ministre de la culture sous la République Populaire de Chine de 1949 a 1965, c'est-à-dire de l’instauration de la République jusqu'à l’année précédent la révolution culturelle menée par Mao Zedong.


Minuit fut publie en 1933, la même année que La Condition humaine d’André Malraux. Lors de sa sortie, il fut reconnu, selon Qu Qiubai (theoricien marxiste), comme le « premier roman réaliste de la littérature chinoise ». En effet, l’auteur affirme que le roman a été réalisée selon les méthodes réalistes. Il s’est base sur une solide documentation et à etabli la liste des personnages a l’avance afin de couvrir l’ensemble des couches sociétales qui l’intéressaient. Cependant, de son propre aveux (Conférence faite par l’auteur a Sinkiang en 1939), Mao Dun reconnait avoir réduit son plan initial de moitie. Etant presse par le temps et souhaitant éviter la censsure qui sévissait a l’époque, il se concentra sur les habitants des villes, mettant les industriels au premier plan. Il percevait l’absence de révolutionnaires parmi les personnages principaux comme la plus grande faiblesse de l’œuvre. Ceci n’enlève rien a l’intérêt suscite par le livre lors de sa sortie et a la reconnaissance accordée a l’auteur pour son habileté.


Minuit traite de façon détaille le monde des affaires shanghaiens et sa décadence. L’histoire se situe à la fin du printemps 1930 et elle s’étend jusqu'à l’été de la même année. Elle met en scène une grande nombre de personnages, tous relies de façon directe ou indirecte au businessman Wou Souen-fou. Ce personnage est un entrepreneur compétent qui tente avec  vigueur de développer l’industrie nationale de la soie. Sa volonté se heurte à un contexte défavorable causé notamment par la guerre civile qui fait rage dans le pays. Son autorité vacille, au même titre que son capital. Afin se renflouer, il se lance dans la spéculation sur les bons d’emprunts, ce qui ne fait qu’accroitre les pertes. Il doit alors réduire les couts et de ce faite s’en prendre aux conditions de travails de ses ouvrières. A une époque ou l’idéologie communiste sévie, la grève est inévitable. Peu à peu, Wou Souen-fou coule. Il s’enfonce sous les attaques impitoyables de son adversaire Tchao Po-Tao, qui parvient à influencer la bourse grâce a ses contacts politico-militaire. Son capital décroit jusqu’au coup final portée par son beau-frère Tou Tchou-tchai. L’échec paraissait inévitable. Les chutes se faisaient plus franches, les status quo se transformaient en victoire.
En parallèle des intrigues financières qui prennent énormément de place dans le roman, Mao Dun dépeint la fin d’une ère, le début d’une autre. Dans le premier chapitre, c’est la vieille génération qui meurt avec Vieux-Seigneur Wou. Une génération de tradition. Cette disparition n’empêche en rien les industriels de vaquer a leurs affaires, en témoignent les pourparlers menes au moment même de la mise en bière de Vieux-Seigneur. L’ancienne génération persiste cependant. Elle est représente dans la suite du roman par Wou Houei-fang. Cette dernière demeure isolée, incomprise du reste des personnages. Certains tentent en vainc d’expliquer le comportement de la jeune fille mais il échappe a leur entendement.
Tout se passe à une vitesse folle dans une ville aussi dynamique que le Shanghai représenté par l’auteur. Les entrepreneurs font fortune et périclitent au rythme infernal de la bourse. La bourse elle-même est conditionnée par une guerre qui parait lointaine, faite des seuls chiffres de la hausse et de la baisse. On ne sait plus si la guerre conditionne les fluctuations de la bourse ou si les spéculateurs eux-mêmes influencent la guerre. La bourse donne le vertige, en témoigne le malaise de Wou Souen-fou dans l’avant dernier chapitre.
Outre la bourse, l’auteur introduit de nombreux symboles de la modernité tels que les voitures, les cigares, les longues robes moulantes … Tous ces éléments sont omniprésents dans le récit. Ils apparaissent de façon fréquent de même que l’appétit de tout ce qui est Européen ou rappelle l’Europe. En effet, les « beautés européennes » sont très prisées.
Des cabanes des ouvrières, en passant par l’avenue de Nankin et les banlieues industrielles de Chapei, Shanghai semble cerné. La ville est entourée par les foyers communistes qui montent en puissance. Les troubles sont maitrises mais la rage monte peu a peu avec le grondement de l’orage. Cette rage ne de l’injustice sociale. Le cout de la vie augmente. Tandis que Wou investit 500 000 yuans dans les bons d’emprunts, les salaires des ouvrières sont sabordes et avoisinent les 20 ou 30 yuans par mois. L’écart est renforce par les descriptions des lieux d’habitations, des personnages. Les ouvrières habitent des cabanes, leurs familles s’usent au travail tandis que la bourgeoisie s’adonne a l’oisiveté ou vaque a des études poétiques. Elle habite des maisons luxueuses ou s’ébat dans des hôtels cossus comme l’Hôtel Cathay et donne des noms de femmes a ses bateaux comme le « Mam-li ».
Les businessman quant à eux ne chôment pas mais demeurent bien loin de la réalité. Ils planent dans les vapeurs de la bourse, loin de leurs familles, perdus dans leurs préoccupations financières. Le monde disparait. La spéculation devient la seule réalité. Si le capital s’effondre, c’est tout un monde qui sombre, celui de la bourgeoisie.
L’ensemble de ces éléments témoignent de profond changement. Ils ne sont pas le fruit de l’imagination de l’auteur mais font partie d’une réalité qui anime le monde intellectuelle de l’époque, suscitant questionnement et inquiétude. Mao Dun, quant a lui, se montrait optimist face a l’invasion de la société de consommation, voyant Shanghai comme ville de premier importance. La « première métropole du monde, métropole de la consommation ».

RISTEVSKA Ivana
Master 1 LCSA Chinois